Sandro Gozi, secrétaire d’Etat italien aux Affaires européennes, nous a fait l’honneur d’accorder une interview à IREFI. M. Gozi  a ainsi partagé sa vision sur le projet du Traité entre la France et l’Italie.

55 ans après le Traité de l’Elysée, pourquoi a-t-on pris la décision de réaliser un Traité entre la France et l’Italie ?

Je pense que c’est lié à l’Histoire. La relation franco-allemande a marqué le XXème, la réconciliation est un acte déterminant pour l’Europe. On pensait et on a réussi à renforcer le projet européen grâce au couple franco-allemand, mais c’était une autre époque et aujourd’hui cette époque est révolue. Je suis convaincu que la refondation européenne, que j’appelle de mes vœux, passe par la construction d’un réseau dense de relations humaines, sociales, économiques, politiques entre les peuples et les pays européens qui partagent la même vision de l’Europe, et en cela je suis en plein accord avec le Président Macron. Ceci ne peut pas se limiter à un Aggiornamento du Traité de l’Elysée mais passe aussi par le  lancement de nouvelles coopérations étroites entre deux pays qui ont beaucoup de chose en commun et qui doivent apprendre à mieux se connaître ainsi qu’à mieux travailler ensemble. Ces deux pays sont sans doute la France et l’Italie, et je crois que c’est là le sens profond de l’initiative du Traité du Quirinal.

Quelle serait alors la première fonction du Traité dans la pratique ? Que va-t-il apporter aux sociétés qui font du business entre les deux pays ?

Il est un peu tôt pour comprendre ce qu’il va apporter, car le Traité n’existe pas encore. Comment vous le savez, il y a un groupe de Sages, six personnes, trois français et trois italiens qui sont en train d’y travailler. Mais l’idée sans doute  est de renforcer la coopération italo-française dans le domaine de l’industrie au sens large, du numérique à la défense, augmenter les initiatives de compétitivités économiques, mais aussi dans le domaine de la connaissance, au sens large, de la culture, de la recherche, de l’université, et ce toujours dans l’intention d’anticiper des pratiques, des projets et des initiatives bilatérales qui seront vouées à devenir de nouvelles initiatives du renforcement européen. C’est une avant-garde à deux qui doit pratiquer la refondation européenne par des projets concrets, en sachant que ces projets doivent apporter des bénéfices mutuels aux deux côtés des Alpes, toujours avec l’intention délibérée de devenir des bonnes pratiques à développer à l’échelle européenne. A ce titre vous avez déjà des initiatives exemplaires comme le Pass culture. Cette initiative italienne que Macron a reprise dans sa campagne électorale est destinée à la jeunesse, elle est vouée, je le souhaite, à devenir une initiative européenne.

Il est impossible de parler d’une Europe d’investissements et d’une véritable politique industrielle européenne sans avoir de véritables champions industriels européens.  Je souhaite que la coopération renforcée par le biais du Traité du Quirinal puisse encourager la coopération industrielle italo-française en dépassant certains malentendus pour pouvoir développer de véritables champions industriels européens. Je souhaite par exemple dans ce contexte que soit donner un nouvel élan fort comme par exemple, l’accord trouvé à Saint Nazaire avec Ficantieri. Cette accord a ainsi ouvert la possibilité de travailler pour développer un champion industriel européen dans le domaine du naval et du militaire.

Justement, comment cette relation bilatérale s’inscrit-elle dans le contexte de la construction européenne ?

L’esprit avec lequel ont été lancé les travaux du Traité n’est pas seulement celui d’une relation bilatérale renforcée. C’est une coopération bilatérale dans un contexte européen à relancer. Ce rapprochement devra permettre avec d’autres relations bilatérales de stimuler une avant-garde dans laquelle les pays s’uniront encore plus autour de projets et de réalisations concrètes qui pourront devenir des réalisations totalement européennes ou limitées à un groupe de dix ou quinze pays qui voudraient aller dans une même direction. Ceci vaudra pour la défense, la culture, la compétitivité, le numérique et bien d’autres domaines.

Est-ce que le traité pourra éviter les situations conflictuelles que nous avons connues récemment comme Fincantieri STX et autres ? 

Sans doute, surtout s’il y a  un cadre structuré constitué de rencontres régulières entre ministres et gouvernements ainsi que des échanges de fonctionnaires, un secrétariat permettrait  d’éviter les malentendus et de dépasser le paradoxe de la proximité, ce paradoxe fait croire aux Italiens et aux Français qu’ils se connaissent très bien et ils finissent par découvrir qu’ils ne se connaissent pas assez, alors ils découvrent que certains aspects donnés pour acquis ne le sont pas, c’est ce qui complique la relation franco-italienne dans le quotidien. Il faudra structurer la coopération par des échanges physiques, des échanges d’informations, des rencontres régulières et par un travail encore plus renforcé dans l’Union Européenne pour préparer les sommets. Tout ceci pourra sans doute  aider à éviter les malentendus comme celui de l’affaire de Saint Nazaire qui est seulement le dernier d’une série qui d’après moi a déjà été trop longue, vu les intérêts qu’on a en commun.

Vous avez mentionné le groupe composé de six experts en charge de la préparation du Traité, comment se déroulent ces rencontres ?  

Avec Nathalie Loiseau nous travaillions de façon excellente. Nous avons une très bonne entente professionnelle et personnelle, le dialogue est très régulier, cette bonne relation est le fruit du partage d’une vision, d’un choix de gouvernement et de relations personnelles et politiques avec beaucoup de membres du gouvernement français, c’est surtout le partage d’une vision politique qui favorise ce travail.

Est-ce que l’on peut dire que depuis l’élection du président Macron les rapports franco-italiens se sont bien améliorés ?

Oui, ils se sont intensifiés parce qu’il y a le partage d’une vision européenne et d’une ouverture réelle de la part du Président Macron vis-à-vis de l’Italie par ses efforts pour refonder l’Europe, avec ce gouvernement et certains membres de ce gouvernement je partage fortement la vision politique du Président Macron.

Le Traité a-t-il été pensé pour les groupes ou pour les PME ?

La question a été laissée ouverte aux Sages, la question de la compétitivité, d’après moi, devrait jouer un rôle très important.

L’Italie a développé des entreprises familiales deux fois plus performantes, IREFI cherche à favoriser les alliances familiales ou les alliances d’ETI par des échanges en capitaux sur des bases plus égalitaires.

Je suis d’accord avec vous, c’est une perspective stratégique industrielle que je partage complètement et qui de plus s’inscrit dans le cadre de la création de géants européens.

Enfin, et cette question s’inscrit dans la continuité des travaux d’IREFI, une place est-elle accordée à la dimension interculturelle dans le travail de préparation et de rédaction du Traité ?

Absolument,  je le crois, et cela fait partie de la lettre avec laquelle Gentiloni  et Macron ont chargé les sages de travailler, la dimension culture et donc la dimension interculturelle interviendra par de nouvelles initiatives franco-italiennes comme l’apprentissage des deux langues et cela devrait jouer un rôle très important. Je souhaite que la relation franco-italienne se renforce aussi dans ce contexte en renforçant des réalités qui existent déjà, par exemple, la Villa Médicis à Rome fait un travail très apprécié par la ville mais c’est un travail uniquement franco-français, pourquoi pas ne pas en faire un travail franco-italien et mieux encore franco-italo-européen ? On pourrait  faire beaucoup plus avec de grands projets qui existent déjà. On n’a pas besoin de réinventer la roue, on a besoin de faire tourner les roues dans de nouvelles directions.

Au niveau économique, comment cette dimension interculturelle sera-elle incluse dans le Traité ?

Il est encore trop tôt pour vous dire les structures qui seront mises en place. Le travail que fait Pascal Cagni est très important, il m’a fait part de sa volonté travailler en réseau et de demander des idées sur des réalités qui sont déjà très engagées dans les relations franco-italiennes, mais aussi  des idées sur le thème de la compétitivité et du développement industriel. Nous comptons aussi sur des actions  comme celles d’IREFI pour alimenter la réflexion des sages afin de présenter toutes les solutions pour rendre le plus efficace possible le futur Traité.

 

Pour partager l'article :Share on LinkedInTweet about this on TwitterEmail this to someoneShare on Google+Share on Facebook